[Dossier] Vis ma vie de chômeur

Publié le 24/05/2017 à 15H44
Rémi, Sabine, Hervé, Gérard… 5 millions de parcours différents et un point commun : le chômage. Comment le vit-on au quotidien, comment est-on perçu, comment s’en sort-on ? Face à ce fléau, les initiatives se multiplient pour contrer la fatalité.

À l’épreuve du chômage

Derrière les statistiques, le chômage est une réalité quotidienne pour des millions de Français et pour leur entourage. Désillusion, perte de repères, difficultés financières… Nous sommes allés à la rencontre de ceux qui le vivent au jour le jour.

 

Chaque mois, c’est devenu une habitude. Rémi écoute les médias annoncer les derniers chiffres du chômage. Après des années de crise, le nombre de demandeurs d’emploi reculerait depuis quelques mois. Une « bonne nouvelle », qui marquerait le signe d’un retour de la croissance, explique-t-on. Rémi, lui, est nettement plus sceptique. Licencié en 2015, ce mécanicien de 49 ans vient d’entrer dans son dix-neuvième mois de chômage. Alors il est un brin cynique : «  Parfois, j’ai l’impression d’être un numéro de matricule. Un point insignifiant sur une courbe que certains promettaient d’inverser et que d’autres aimeraient gommer, mais que beaucoup préfèrent ignorer.  »

En trente ans, le chômage de masse s’est durablement installé. Pour des millions de Français, il est même devenu une fatalité, une mauvaise passe avec laquelle il faudra composer à un moment ou un autre de sa vie professionnelle. Raconté par ceux qui l’ont vécu, le chômage est une tout autre affaire. «  Le problème, c’est que cette réalité humaine n’intéresse plus grand monde. On a fini par se préoccuper du chômage sans se préoccuper des chômeurs  », explique Michel Debout. Or, pour ce psychiatre, «  ne pas parvenir à retrouver un emploi, ne plus arriver à payer son loyer, se sentir inutile à la société sont loin d’être des phénomènes anodins  ». Dans ce qu’il nomme «  le traumatisme du chômage  », il décrit une succession d’épreuves déstabilisantes, dont la perte d’emploi constitue souvent le premier choc.

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  Yann 34 ans : « Pendant un instant, j’ai eu l’impression
que le monde s’écroulait sous mes pieds. 
»
 

Quelques années après leur licenciement, certains évoquent d’ailleurs avec une émotion encore intacte ce moment où leur vie professionnelle a basculé. «  La perte d’emploi, c’est comme la mort : on sait que ça arrive mais on n’y pense jamais. On est bien dans son poste, on ne cherche pas ailleurs, on ne se remet pas en question  », explique Yann (photo), qui est resté dix mois au chômage après son licenciement. Pour ce chef comptable de 34 ans, le choc a été d’autant plus rude que l’annonce fut brutale. « Je côtoyais ma direction tous les jours. Je venais de leur annoncer que j’allais me marier d’ici à quelques mois. C’est à ce moment-là qu’ils m’ont annoncé que mon poste allait être supprimé. Pendant un instant, j’ai eu l’impression que le monde s’écroulait sous mes pieds. » Très vite pourtant, il faut rebondir.

Dès les premiers mois, la recherche d’emploi constitue même un job à plein temps. «  On active son réseau, on envoie des candidatures spontanées à tout-va. On s’arrange pour croiser le plus de monde possible, en quête d’opportunités. On donne tout  », résume Yann. Des heures passées devant l’ordinateur, à l’affût de la moindre annonce, de la moindre occasion. Rémi se souvient lui aussi de ces premiers mois de recherche obsédants. «  Au début, on s’investit corps et âme dans notre nouvelle mission, persuadé qu’on retrouvera rapidement quelque chose et que nos recherches finiront par payer.  »

Rémi a envoyé plus d’une centaine
de candidatures spontanées, passé plusieurs entretiens professionnels. Tous sont restés sans suite.

 Mais avec le temps, la confiance des débuts s’érode. Les refus successifs sonnent comme autant de remises en question, «  un sentiment d’échec permanent que l’on nous renvoie en pleine figure  », confie-t-il. En un an et demi, Rémi a envoyé plus d’une centaine de candidatures spontanées, passé plusieurs entretiens professionnels. Tous sont restés sans suite. «  Ce manque de considération est très dur à vivre. Cela vous donne le sentiment d’être dans une sorte de trou noir aux parois glissantes dont vous ne parvenez pas à sortir. Vous avez beau essayer de vous accrocher, ça n’adhère pas, pour des raisons qu’on ne prend même plus le temps de vous expliquer.  »

Or dans une société où le travail constitue la norme sociale, l’absence ou le manque de travail rend rapidement suspect. Alors qu’on estime aujourd’hui qu’un actif sur deux connaîtra au moins une période de chômage au cours de sa carrière, les personnes en recherche d’emploi traînent encore pour une partie de la société cette image de «  paresseux  », d’«  incompétents  », ou encore de «  profiteurs  ».

ma fille de 13 ans est revenue de l’école et m’a dit que si je n’arrivais pas à trouver de travail, c’est que je ne cherchais pas assez.

En 2016, deux tiers des Français estimaient que les chômeurs pourraient trouver un emploi s’ils le voulaient vraiment (enquête Crédoc). En d’autres termes, qu’ils seraient responsables de ce qu’il leur arrive. Un sentiment que Ghislaine, 47 ans, connaît bien. «  Je pensais comme eux  », admet-elle. Et puis un jour, elle aussi a perdu son emploi. «  Au bout de quelque temps, ma fille de 13 ans est revenue de l’école et m’a dit que si je n’arrivais pas à trouver de travail, c’est que je ne cherchais pas assez. Pendant un moment, j’ai cru que c’est ce que lui disaient ses copains de classe, ce qui était déjà particulièrement blessant. J’ai fini par comprendre qu’elle ne faisait que répéter ce que je disais quelques années plus tôt des gens dans ma situation.  »

Sans y être préparée, Ghislaine a vu le chômage prendre le pas sur sa vie familiale, au point de brouiller des frontières qu’elle pensait immuables. «  Pour moi, le monde du travail et la famille étaient deux réalités bien distinctes. J’avais d’ailleurs toujours pris soin de bien séparer les deux, de ne pas rapporter mes problèmes à la maison et inversement. L’épreuve de la perte d’emploi m’a rappelé qu’elles pouvaient être liées et qu’il allait falloir composer avec.  »

 

Sortir du chômage, c’est tenir

rea 233909 004Affronter l’épreuve du chômage, c’est aussi accepter qu’il prenne le pas sur notre vie quotidienne. Ce qui se résumait à une simple recherche d’emploi devient au fil des mois un espace vide de plus en plus difficile à combler. La perte d’emploi est une perte de repères. Et ceux pour qui l’emploi structurait le temps et l’espace se retrouvent tout à coup avec une organisation à repenser, des temps creux à meubler. «  Quand on bosse, on ne voit pas le temps passer. Mais quand on ne travaille pas, on perd la notion du temps. Tous les jours se ressemblent. La tentation de perdre l’envie de se lever quand on sait qu’on sera seul à la maison est forte  », explique Yann.

Ce qui l’a fait tenir ? «  La famille et les amis  », répond-il sans détour. «  Je n’ai jamais cessé de les voir, je n’ai jamais refusé une sortie, même en sachant que viendrait à un moment ou un autre la question fatidique : “Et toi, tu fais quoi de tes journées ?” » Pratiquer des activités ou maintenir des liens sociaux serait en effet le meilleur moyen de « tenir la distance  ».

Pas toujours évident, confie Lili, 36 ans. Voilà deux ans qu’elle enchaîne les petits contrats et les périodes de chômage. «  Pas par choix  », précise-t-elle. Mais parce que les contrats qu’on lui propose n’excèdent généralement pas trois mois. «  À chaque passage par la case chômage, je me suis efforcée de maintenir ce lien avec l’extérieur pour garder une vie normale.  » Mais certaines remarques l’ont blessée. Notamment celle, un soir d’hiver, où un de ses amis lui lance : «  Tu as de la chance. Toi, au moins, tu ne te lèves pas demain.  » Pourtant, tient-elle à rappeler, être sans emploi ne veut pas dire être sans activité. «  Je me lève quand nombre de mes amis se sentant protégés par leur CDI roupillent encore. Et pourtant, se lever en hiver à 7 heures sous la grisaille parisienne pour se mettre à chercher un job, seule devant son ordinateur, ce n’est pas très motivant. Alors, parler de chance…  »

L’empreinte du chômage

Peu importe les jugements qu’il faut affronter, Lili comme Yann reconnaissent tous deux que conserver des liens sociaux a été indispensable à leur santé psychique. D’autres préfèrent aller chercher un soutien extérieur et neutre pour parer à l’isolement auquel les renvoie la recherche d’emploi (lire l’encadré ci-contre). Car le chômage peut se révéler un facteur d’isolement puissant, et dont l’impact sur les personnes et leur entourage reste encore largement sous-estimé. En 2016, le Conseil économique, social et environnemental plaçait pourtant le chômage comme un enjeu de santé publique majeur, évaluant la surmortalité des chômeurs à 14 000 décès par an chez les 35-64 ans… soit trois fois plus que chez les actifs. Une des raisons pour lesquelles le psychiatre Michel Debout préconise la mise en place d’une médecine préventive pour ceux qui perdent leur emploi, comme c’est le cas pour les personnes en emploi. « Aujourd’hui, on ne se préoccupe pas assez de la santé de cinq millions de personnes. Or notre pays a tout intérêt à avoir des chômeurs en bonne santé et en capacité, le jour venu, de reprendre une activité, d’être performants et de se sentir à nouveau utile à la société.  »

 Ceux qui ont retrouvé un emploi ne s’en cachent pas. Si la reprise d’activité est un soulagement, elle n’est pas toujours synonyme de victoire. Pour beaucoup, l’empreinte du chômage reste, et la peur d’y être de nouveau confronté les pousse alors à accepter un certain déclassement (salaire, niveau de qualification…). À 40 ans, Sabine vient de passer deux années au chômage. Une période qu’elle pensait mettre à profit pour se réorienter vers une carrière en langues étrangères. «  J’avais passé un master pour cela, mais le quotidien du chômage m’a rattrapée : l’urgence financière, le besoin de travailler.  » Elle vient d’être embauchée comme consultante RH, bien loin de son projet d’origine. «  C’est un renoncement, avoue-t-elle, mais qui ne m’empêche pas de savourer la fin de cette période difficile. Cependant, dans ma tête, je ne serai véritablement sortie du chômage qu’à la fin de ma période d’essai. J’ai fini par comprendre qu’en matière d’emploi, la sécurité était quelque chose de très utopique.  » 

aballe@cfdt.fr et dprimault@cfdt.fr

©Photos Damien Rigondeaud - Réa

     


À l’écoute des chercheurs d’emploi

 SNC 20161212201247D4qGÀ Caen, l’association Solidarités nouvelles face au chômage accueille depuis 2011 des personnes en mal de confiance, convaincues que leur salut professionnel passe d’abord par l’écoute et la considération.

 

Cet après-midi, Florence a rendez-vous avec les bénévoles de l’association Solidarités nouvelles face au chômage (SNC) pour la deuxième fois, afin de parler de ses recherches d’emploi et de ses projets. Bien qu’habitant Trouville, à une soixantaine de kilomètres de Caen, elle s’est tournée vers SNC après plus d’un an et demi de recherches infructueuses et de désillusions. Une nécessité selon elle. « J’avais besoin d’un lieu neutre, d’un accompagnement personnalisé qu’on ne peut pas m’offrir à Pôle emploi. Ici, je parle de mes difficultés, de mes doutes, sans la peur d’être jugée. » À 63 ans, malgré sa ténacité et quelques heures de service à la personne glanées chaque mois, Florence ne parvient pas à sortir la tête de l’eau. « Il me manque 300 euros par mois pour vivre. Pour faire face, je me suis mise en surendettement. Mais je ne peux pas continuer comme ça. » Avec Sophie et Gérard, ses accompagnants, elle va évoquer pendant plus d’une heure les pistes qui permettraient de démêler la situation, jusqu’à sa retraite, dans quatre ans. Car, insiste le binôme, l’association n’a pas vocation à trouver la solution clés en main. « Nous ne sommes pas une agence de placement. Notre objectif, c’est que la personne retrouve un emploi par elle-même. Souvent, les gens ont bien plus de compétences qu’ils ne le pensent. Mais la culpabilité et la dévalorisation propres au chômage l’emportent sur le reste. Ici, nous nous efforçons de prendre la personne dans sa globalité, et de l’encourager à avoir une autre image d’elle-même. »

Parfois, c’est une phrase anodine au cours d’une rencontre qui permet de débloquer des situations a priori figées. Au chômage depuis un an, Françoise s’est tournée vers SNC en septembre 2016 afin de « sortir de la solitude de sa recherche d’emploi et rencontrer des gens qui ouvrent des perspectives ». En parallèle, elle continue d’exercer quelques heures de bénévolat dans le secteur associatif. C’est finalement cette activité qui lui a permis de sortir du chômage quelques mois plus tard et de remettre un pied à l’étrier. Depuis février, elle est en contrat d’accompagnement vers l’emploi (CAE) à mi-temps. « Jamais je n’aurais pensé que mon action associative puisse me rouvrir les portes de l’emploi. Les gens de SNC, en plus de me mettre sur la voie, sont allés expliquer à mon nouvel employeur en quoi consistaient ces emplois solidaires qu’il ne connaissait pas. » Un accompagnement humain qui va bien au-delà de la simple écoute.

aballe@cfdt.fr